La Meije et moi, acte VII (1ère partie)

Hier, c’était mon anniversaire. Pour la circonstance, j’ai eu droit à un cadeau très insolite: un tremblement de terre! Nous avons été réveillés à 4h40 par un grondement prometteur, suivant d’une secousse bien sèche qui a fait sursauter la maison. Oh, ce n’était pas du gros (3.7 sur l’échelle de Richter), mais comme l’épicentre était tout proche, quelque part du côté de Tamié ou de la Dent de Cons, la sensation a été d’une charmante netteté. On peut plaisanter avec les séismes quand on habite en Savoie – c’est beaucoup moins sympa dans l’Himalaya… J’étais d’autant plus gâté que je venais de m’offrir une somptueuse balade d’altitude quelque part entre Maurienne et Oisans, avec au recto, ceci:

et au verso, cela:

Eh oui, c’est bien « ELLE » ! J’avais promis d’y revenir, nous y voici. Elle et moi avons connu une période plutôt faste entre 1994 et 2001, sur plusieurs modes: la fréquentation directe, la plongée dans l’histoire, les balades photographiques, l’écriture. Tout cela a été la source de plaisirs intenses. Les nombreuses montées au Promontoire, ce pouvait être pour le simple plaisir d’emmener là-haut des amis, ou bien pour boucher quelques dents creuses en faisant des voies que je n’avais pas encore parcourues (il en restera!), ou encore pour une ouverture. 1994 a été l’année de « Nous partirons dans l’ivresse », une co-production jubilatoire en 3 séances et 10 longueurs et demie, sur une idée de Jean-Michel Cambon. L’objectif était d’équiper une voie dans la très raide facette ouest dite « du Grand Doigt » (en réalité le Petit…), en se tenant complètement à gauche de la voie « des Marseillais » à laquelle il n’était pas question de toucher. JMC m’avait proposé de faire quelque chose dans le style de Rackham le Rouget, dans le strict registre de l’alpinisme hédonique. De fait, nous nous sommes régalés comme des gamins sur un rocher idéal.

Dans l’Ivresse, lors d’une « ascension photographique » avec Fred Chevaillot (les photos sont de lui)

Ce fut une ouverture partagée : j’en ai ouvert en tête 60 %, notamment la somptueuse dalle que l’on surmonte à mi-hauteur. Un moment euphorique, venant juste après un épisode qui a mis en joie mes co-équipiers (c’était le premier jour, Etienne Rol s’était joint à nous). Au départ de cette longueur (L6), il y a d’abord un mur raide qui propose de jolis rétablissements. Afin de placer un point d’assurage, j’avais mis un tout petit anneau de cordelette sur un mini-feuillet, histoire de m’équilibrer un peu. J’en étais au stade de souquer le goujon à coups de marteau quand je me suis aperçu que la cordelette était en train de riper. J’ai eu le réflexe de lâcher le marteau pour me rattraper au gratton dans un geste hautement théâtral en lançant le marteau dans les airs (va savoir pourquoi !). Or, j’avais négligé de le relier à mon baudrier par une sangle, si bien que l’engin a décrit une parabole magnifique jusqu’au glacier. Il paraît qu’il a été retrouvé par la suite: si le nouveau propriétaire le désire, je veux bien lui dédicacer…

Yves Ghesquiers dans l’Ivresse (encore un autre parcours!). Ca avait l’air de lui plaire…

Mis en appétit par cette jolie réussite, je me suis décidé à régler un problème qui me turlupinait depuis quelque temps: retourner dans la voie de 1969 au Bastion Central pour y installer des relais convenables, initiative qui a été présentée assez abusivement comme un « rééquipement ». Un peu bêtement, je n’imaginais pas que cela déclencherait un cyclone dans un verre d’eau. Je ne voudrais pas m’enfermer dans une longue plaidoirie, ni me livrer aux douteuses satisfactions de la repentance (bien que cette attitude paraisse très prisée aujourd’hui – pas par moi!), mais simplement donner quelques explications. Mon dernier parcours remontait à 1988 avec Virus et Joël Pollet. Nous étions tombés sur un Bastion méconnaissable: la longueur-clé du début (celle qui permet de surmonter le rempart surplombant) était en pleine détérioration, les clous en place ne tenaient plus. De plus, il avait dû y avoir au printemps une énorme coulée de neige mêlée de gravats qui avait recouvert les dalles d’une pellicule de gravier qui rendait l’escalade extraordinairement aléatoire: nous avions fait plus de 300 mètres de patins à roulettes… Et cela avait mis en évidence l’extrême précarité de la plupart des relais. Ceux-ci se faisaient sur des pitons que j’avais placés en 1971, quand j’avais été obligé avec Jeef Lemoine de descendre le Bastion en rappels. A cause de la compacité du rocher, il était à peu près impossible d’en mettre d’autres. Des clous de rappel, c’est fait normalement pour tenir, et j’avais découvert que plusieurs ne tenaient plus guère. Vous me direz que ce n’étais pas mon problème. Si on veut: ce qui me chiffonnait, c’est que cet équipement était explicitement mentionné dans le Guide du massif des Ecrins (édition de 1976, la seule encore en usage en 1994), lequel le présentait comme « assez sûr ». Et je me souvenais du commentaire de Lucien Devies dans la Chronique alpine de 1971, dont voici exactement le texte:


Venant d’une telle autorité, ce commentaire cautionnait le fait que les relais soient équipés, mais donnait aussi une garantie de sûreté dont jétais moralement responsable. Et voilà que la situation n’était absolument pas en accord avec ce qui était dit. Enfin, last but not least: il y avait eu en 1987 l’accident de mes amis Olivier et Hervé à Glandasse, où ils s’étaient tués à cause de l’arrachage d’un relais pourtant constitué de deux pitons apparemment solides. Cette tragédie avait changé ma vision des choses: je ne voulais pas que cela se reproduise dans une voie que j’aurais présentée comme équipée. C’est au point que j’avais commencé à faire la tournée de voies que j’avais ouvertes dans les Préalpes pour y renforcer les relais, quand c’était nécessaire – et c’était souvent le cas. Mais pourquoi le faire spécialement au Bastion? Sans doute par une espèce de démarche d’exorcisme: le Bastion  avait été la première course de haute montagne d’Olivier, et la dernière d’Hervé, chaque fois avec moi. C’était le lieu symbolique qui nous réunissait encore tous les trois. J’admets que cette motivation est passablement absurde, d’un point de vue strictement rationnel. Mais justement, j’étais sorti pour un temps du domaine de la pure rationalité… L’opération a eu lieu en août 94, avec Etienne Rol et Pierre Dellac. J’avais un peu en tête d’essayer de reprendre du même coup la tentative de 1971 dans la muraille supérieure, mais nous sommes allés très lentement et nous avons stoppé à la Banquette des Autrichiens. Nous avons réaménagé les 2/3 des relais et placé 6 plaquettes (six, sur 550 m de dénivelée!) dans quatre longueurs, dont 3 pour rempacer les clous de la longueur-clé signalée plus haut. Je n’avais pas l’impression d’avoir fait du ferraillage intensif.


Dans l’Ivresse, loin des querelles…

Il y a pourtant eu une violente polémique dont le théâtre principal a été le Groupe de Haute Montagne (le GHM) auquel j’appartiens. J’ai eu droit à une amorce de procès lors de son AG de 1994, sur la base d’informations qui présentaient la face sud de la Meije comme « enlaidie par des lignes de plaquettes brillantes ». On en était loin! Mais cela coïncidait avec la mise en place de la Convention-escalade du Parc, auxquels certains voulaient donner une interprétation exclusive mettant le spit ou le goujon totalement hors-la-loi. François Labande, qui était  l’un des promoteurs de cette Convention en même temps que le rédacteur du Guide des Ecrins, avait versé dans cette position. Il se trouve qu’il était en train d’achever la réédition de cet ouvrage (la précédente était celle de 1976), parue en 1995 sous le titre Guide du Haut-Dauphiné (reprise opportune de la formule  autrefois utilisée par Coolidge). J’ai été très surpris d’y trouver des commentaires franchement déplaisants à propos du Bastion et aussi de l’Ivresse. Pour celle-ci, il écrivait: « L’ouverture de cette voie a suscité des discussions sur sa compatibilité avec la convention-escalade du parc national des Ecrins ». C’était bien dire que désormais les alpinistes étaient dépossédés de ce qui était jusque-là au coeur de l’expérience alpine: la liberté d’initiative. C’était pire pour le Bastion. Je cite: « Il a été rééquipé en 1994 par J.-M. Cambon et P. Chapoutot, avec des points d’assurage sécurisés aux relais et quelques-uns dans certaines longueurs. Ce rééquipement n’a pas fait l’unanimité dans le milieu des grimpeurs et alpinistes, dont un certain nombre auraient souhaité que la voie du bastion central conserve son caractère d’engagement initial ». Je veux bien plaider coupable pour le fait d’avoir mis des spits dans 12 relais et 4 longueurs (pourquoi la périphrase « points d’assurage sécurisés »?), mais la manipulation crève les yeux, puisque le « crime » est aussi imputé à Jean-Michel, qui pourtant n’a jamais mis les pieds dans cette voie! C’était de la pure instrumentalisation: JMC étant le diable, et le « rééquipement » du Bastion étant un acte diabolique, il fallait que Jean-Michel en fût l’auteur et l’inspirateur…


Et toujours l’Ivresse, avec cette fois la mine éclatante de Sylvain Cambon…

Les choses se sont un peu calmées depuis. Il devient difficile de tenir un discours intégriste quand on constate que le tamponnoir ou le perfo font partie de la panoplie de ceux-là mêmes qu’on présente comme des ouvreurs éthiquement corrects. Mieux: l’une des figures les plus emblématiques de Mountain Wilderness, association qui campe toujours sur des positions intransigeantes, figure aujourd’hui parmi les plus productifs des experts-goujonneurs. Pour ma part j’ai plutôt fait l’inverse: je me suis assez vite éloigné du perfo en pensant que c’était décidément un engin assez pervers, qui ne valait pas qu’on lui sacrifie ses amitiés. Je pense l’avoir montré dès 1995 en me tournant vers les dalles de la Grande Aiguille de la Bérarde. Je n’ai jamais compris pourquoi personne ne semblait s’y être intéressé alors qu’elles sont peu éloignées de la vallée et qu’elles s’offrent à tous les regards. Avec tous mes co-équipiers, nous sommes tombés d’accord pour décider de les aborder avec des moyens purement « manuels ». Il est vrai que le terrain est assez aimable pour qu’on puisse y évoluer sans trop de soucis. Avec Etienne Rol, Olivier Mansiot, Yves Ghesquiers, Virus et d’autres encore, nous avons parcouru là-haut de bien belles voies panoramiques, comme Au bonheur des dalles ou Granitude, loin des foules de la Maye (dont on entend les échos!) et des vaines polémiques. Et je vous garantit que l’enchaînement Granitude + arête NO de la Grande Aiguille vaut le voyage…


Le versant nord-est de la Grande Aiguille de la Bérarde

A suivre…

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