La Meije et moi, acte III

            

C’est vraiment mon ascension de la face sud en 1964 qui m’a rendu accro à la Meije. Je ne savais pas encore à quel point on avait déjà écrit sur elle (mes connaissances en « littérature alpine » étaient des plus restreintes), mais je dévorais déjà le bouquin d’Henri Isselin qui en faisait l’historique. Seulement il s’agissait de l’édition de 1956, qui ne pouvait évidemment pas évoquer tout ce qui s’était passé depuis.

 

Or, ça commençait à frétiller sérieusement, notamment du côté nord. J’étais peu attiré par les voies purement glaciaires, et donc les couloirs comme le Gravelotte, le Z ou les Corridors m’inspiraient peu. Mais j’étais titillé par les voies rocheuses. En plus, Pierro Wemaere n’arrêtait pas de me parler de la voie directe au Grand Pic qui avait été faite par Renaud et Ginel en 1962 (c’était en fait une grande variante directe de la voie Tobey-Robino). Elle n’avait pas été répétée. Il y avait aussi plus à l’ouest les deux piliers qui avaient été escaladés par Girod et Sandoz, coup sur coup, en 1956.

L’une des premières images aériennes de la Meije, dans années 30. Le couloir Gravelotte (à droite) et le couloir des Corridors (à gauche) dessinent un V encadrant les arêtes. C’était au temps des glaciers dodus…

 

Eux non plus n’avaient pas été repris. En ces temps bizarres, le fait de faire des « secondes » était presque aussi estimé que celui de faire des « premières ». Il y avait d’ailleurs des petits malins qui se spécialisaient dans l’art de faire des secondes, ce qui leur donnait la possibilité de discréditer ceux qui avaient fait la première en criant sur tous les toits que leur voie était nulle… Pour autant, ça n’entrait pas dans nos manières.

Peu après, en 1966, il y eut l’ouverture de la voie « des Marseillais » dans la face sud-ouest du Grand Doigt, qui fit l’effet d’un coup de tonnerre : pour la première fois depuis les voies Madier de la Dibona (entre 1937 et 1939), on ouvrait en Oisans une voie de rocher pur et d’un niveau relevé. Il faut mettre des guillemets parce que les Marseillais en question, au nombre de 5, comptaient en réalité un Parisien parmi eux (François Labande) – il faudrait donc trouver un autre nom. Peut-être : « Qui va à la chasse perd sa place » ? Le fait est que les cinq, menés au pas de charge par Joël Coqueugniot et Jacques Kelle, avaient soufflé la première à un Grenoblois, André Gauci. Grand spécialiste du Vercors, Gauci avait en tête de créer à proximité du Promontoire toute une série de voies récréatives dans cette belle facette raide et ensoleillée, en les équipant (selon les normes de l’époque, évidemment). C’était pour l’Oisans une conception quasi révolutionnaire, et je pense qu’elle nous a influencés, Bernard Wyns et moi, quand nous avons laissé nos pitons dans la voie des Savoyards en 1967.


A gauche, le Gendarme Jaune vu depuis la face sud-ouest (au fond, les Bans).
A droite, le Grand Doigt ne domine pas la face sud-ouest mais la Muraille Castelnau (éclairée) et le couloir Duhamel (dans l’ombre). Un hélicoptère était alors en intervention sur le Campement des Demoiselles…

Autre particularité : ces voies n’aboutissaient pas sur de vrais sommets, plutôt sur de simples détails topographiques comme le Gendarme Jaune, la Pyramide Duhamel ou… ce que les « Marseillais » avaient appelé le Grand Doigt. Ceux-là devaient avoir quelques principes : une voie, ça débouche forcément sur un sommet. Pas de sommet, pas de voie. Or la leur sortait littéralement nulle part, ou plus exactement au sommet du principal ressaut de l’arête issue de la Brèche de la Meije. C’est vrai que si on l’observe depuis le nord-ouest, par exemple du col des Ruillans, ce ressaut épouse l’aspect d’une aiguille car il est d’une minceur extrême et on le voit alors sur sa tranche.

 

La Brèche de la Meije en 1893, vue du nord (glacier de la Meije). Le Petit Doigt d’Epaule joue aux aiguillons sur la gauche. A droite, l’arête est du Râteau.Les chasseurs alpins font joujou sur un glacier pétant de santé …

Les ancêtres l’avaient appelé « le Petit Doigt d’Epaule », mais il ne s’impose plus du tout quand on le voit du sud, et puisqu’il fallait quand même un sommet, on a pris celui qui traînait dans les parages : le Grand Doigt, bien qu’il soit très largement décalé vers l’est. Du reste, les Marseillais l’avaient dédaigné le jour de leur première, trop pressés qu’ils étaient de regagner le Promontoire où le champagne les attendait.
Car c’était jour d’inauguration au refuge. La vieille cabane avait été démolie en 1965 après 2/3 de siècle de service d’une façon pas très honorable : les débris avaient été balancés sans ménagements dans le glacier proche, en supposant qu’ils y resteraient à jamais. Mais il ne faut jamais dire « jamais », surtout à un glacier, si bien qu’on a aujourd’hui la joie de voir les planches pourries et les ferrailles rouillées s’entasser lamentablement au sommet de la moraine, tandis que le glacier achève d’expirer.


Le Promontoire, du vieux au neuf. A gauche en 1920 ou 1921 (photo Pierre Dalloz). A droite, l’inauguration du nouveau refuge en 1966, avec à gauche le « pape » de l’alpinisme français, Lucien Devies, doté pour la circonstance de son « sourire montagne ». A ses côtés, col ouvert, Philippe Traynard. Tout au fond le maire de Grenoble, Hubert Dubedout.

Le Promontoire historique était désormais remplacé par la boîte en aluminium qui existe toujours, non sans avoir subi quelques aménagements pour lui permettre de respirer un peu. En 1966 le glacier était tout proche, bien bombé, ce qui avait pour avantage de fournir de l’eau en abondance (elle était captée directement dans la première crevasse, à quelques mètres de la porte). Il n’y avait pas l’actuelle plate-forme à hélicoptères ni l’échelle métallique qui la relie au refuge : tout ça a été ultérieurement dégagé à l’explosif. Il n’y avait qu’une étroite passerelle suspendue au-dessus du vide. Seuls les « sanitaires » (si on ose dire…) n’ont pas changé, avec leur déversoir en direction des ruisselets qui naissent au pied des rochers. Et le gardien vidait directement ses poubelles dans le couloir situé à côté. C’était un peu dégueulasse, mais c’est vrai qu’à l’époque on n’était pas très regardants. En fait, on ne se rendait pas compte qu’on avait créé là une véritable verrue qui allait devenir peu à peu une source de problèmes inextricables. Pourtant, il paraît aujourd’hui que c’est l’Aigle qu’il faut détruire… Allez comprendre !

 

La nouveauté, c’était la présence d’un gardien. Pendant une dizaine d’années, on allait trouver là-haut une armoire à glace à l’accent autrichien, Walter Bruckner. Il avait fui son pays natal en 1938, au moment de l’annexion de l’Autriche par Hitler. On a vite sympathisé au point de prendre parfois pension dans son perchoir, qu’il emplissait de sa jovialité et de son enthousiasme. Il faut se reporter aux années 90, avec la présence de Marielle Tuaz, pour retrouver un gardien, ou plutôt une gardienne, à l’aussi forte personnalité. Je ne connaissais à Walter qu’un point faible : il croyait bien connaître la Meije, et en fait il la connaissait très mal, ce qui fait que certains conseils donnés par lui aux alpinistes en partance débouchaient souvent sur des épisodes hauts en couleur. Surtout quand il les dirigeait vers la face sud : la grande classique, c’étaient que les cordées en rentrent au bout de deux jours en n’ayant fait que la moitié de la face, avec bivouac à la clé ! Walter appelait ça « faire la Directe », par opposition à « la Directissime »… C’est là que Jacques Ramouillet et Michel Pompeï avaient attiré sur eux l’attention internationale, mais de façon plus originale : Michel avait volé juste avant de sortir de la moitié inférieure et s’était cassé une jambe. Jacques avait dû partir en solo pour rejoindre le refuge et donner l’alerte, après quoi il était remonté avec les sauveteurs qui ne connaissaient pas les lieux. Pour un peu, c’était lui qui dirigeait les opérations, et à la fin on ne savait plus très bien qui sauvait qui !

 

C’est qu’on n’avait pas une grosse habitude des sauvetages difficiles, et on ne pouvait pas utiliser l’hélico comme maintenant. On gardait le souvenir du drame d’août 63, quand un coup de vent avait fait s’écraser un hélico au-dessus du lac du Pavé, avec 3 morts à la clé. Les sauvetages se faisaient par voie terrestre, éventuellement avec des volontaires comme au Pavé en 1948, à l’Ailefroide, à l’Olan ou encore à la Pointe du Vallon des Etages en 1951 pour récupérer le corps de René Gallat. En 1966 ce devaient être des gendarmes ou des CRS qui inauguraient un type d’intervention qu’ils ne maîtrisaient pas encore bien. Ils se sont sacrément rattrapés depuis !


Le « sauvetage » du corps de René Gallat, en 1951. Une prouesse obscure du Secours en Montagne à ses débuts.

 

Je n’avais pas pu aller à la Meije en 65, pour cause de service militaire et d’été complètement pourri. L’année d’après, j’ai voulu faire avec François Bouvier la seconde de la voie « des Marseillais », mais on s’est fait griller par une paire d’Anglais, si bien qu’on s’est contentés de la troisième. On en a suffisamment bien parlé pour que ça passe pour un exploit !


A gauche, l’arrivée au-dessus du Pas du Chat après la fin de la voie des Marseillais. A droite, François Bouvier.

Puis j’ai mis au point un programme de faces nord avec Bernard Wyns. Là, on n’a pas été brillantissimes. On est allés deux ou trois fois tâter les premières longueurs de la directe Renaud-Ginel, mais la motivation fondait avec une étonnante rapidité. Même qu’une fois on a fini par faire l’arête ouest (AD) comme lot de consolation : puisqu’on était de passage à la Brèche, autant en profiter, hein ? En fait, je crois qu’on était encore un peu timorés. On a quand même fait mieux en répétant la voie Girod de la face nord-ouest du Pic du Glacier Carré, une haute muraille austère, pas très solide, dans une grande ambiance.

 


Le pilier nord-ouest du Pic du Glacier Carré rivalise presque avec la face nord du Grand Pic. A sa gauche, le « pilier diagonal » rejoint la Brèche du Glacier Carré. A sa droite, le pilier du Doigt, dont je ferai la première ascension en 1970.

 

 

En cours d’ascension on avait hélé des gens qui passaient sur le glacier, au sommet des Enfetchores. Il devait y avoir un guide avec, il nous avait crié de redescendre, comme quoi on était égarés, etc… Cela me rappelle les hurlements de Gaston Turc, le gardien du Soreiller, quand je traversais sous le grand toit de la voie des Savoyards : « descendez ! descendez ! » Et au retour, cette réflexion : « cette voie, ça va faire de la viande fraîche ! » Sacré Gaston…


Dans la face nord-ouest du Pic du Glacier Carré, vue sur le voisin, le « pilier diagonal ». A droite, Bernard Wyns avec son grand piochon.

 

Tout ça c’était bien joli, mais ce n’était pas encore le gros coup. Il y en avait un qui hantait mes nuits : la face sud intégrale du Doigt de Dieu. Cette face de 700 m de haut est un truc un peu monstrueux qui se termine complètement en surplomb. Le point faible, c’est qu’elle est coupée en deux par la Banquette des Autrichiens, aux 3/5 de la hauteur. Le bas est en granit pas trop raide (sauf une énorme barre de toits au-dessus du glacier), le haut en gneiss vertical ou surplombant.


La muraille des Etançons, à l’aplomb des quatre Dents et du Doigt de Dieu (le plus à droite). Dans le bas, la voie emprunte la fissure très marquée en forme de marches d’escalier. A droite, la muraille supériere avec ses surplombs…

 

Le bas avait été fait en 1951 par deux Marseillais, Gallat et Santimone. Ils avaient reculé devant l’incertitude du haut mais avaient décidé de revenir avec Coupé et Dancet, ce qui aurait fait une très solide équipe. Mais Gallat s’était tué et le projet était tombé à l’eau. Finalement, la partie supérieure (mais elle seule) avait été surmontée par Victor Chaud, un guide talentueux et passablement casse-cou doté d’un contrepoids du nom de Jean Walden. Puis cette voie n’avait été refaite que deux fois, toujours en évitant la partie inférieure. Je savais tout cela grâce au bouquin d’Henri Isselin, dont le récit faisait planer sur cette face un véritable sentiment de terreur. Ce sentiment devenait délicieux lorsqu’il venait habiter mes songes, et que je me voyais déjà triompher de la mythique intégrale. Je m’étais d’ailleurs confectionné un topo exclusif.


« Mon » topo du Doigt de Dieu. Pour une fois, je n’avais pas vendu la peau de l’ours… A droite, Jean-Louis Mercadié, adossé à ma Simca 1000 (eh oui, Ludo, je n’avais plus ma 2 chevaux !)

 

 

Le pire est que j’y suis arrivé en août 1968, avec Jean-Louis Mercadié. C’était pourtant une sale année, pas tant à cause du mois de mai ou des « élections de la peur » de juin, mais parce que c’était un été putrissime, à ne pas mettre un alpiniste dehors. A plusieurs reprises, il neigeait comme en plein hiver, à la mi-août il est tombé jusqu’à 1 mètre de neige en 24 heures au Promontoire – et nous étions coincés dedans ! Heureusement que Walter avait une bonne cave… Pour s’entraîner, on est allés répéter une voie que Gauci avait fini par équiper dans la face sud-ouest, plus directe que la voie des Marseillais, une voie très raide avec de beaux morceaux d’artif. Mais « notre » face n’en finissait pas de sécher. Enfin il y a eu deux jours de beau temps. Le premier a été consacré à guetter le vacarme des avalanches qui débaroulaient dans la muraille des Etançons. C’était grandiose et inquiétant ! On a attaqué le jour d’après. La face n’était pas vraiment sèche… Dans les grandes dalles du bas, je me souviens avoir fait relais sur le piolet planté dans 40 cm de neige plus ou moins tassée ! Quand ça a commencé à chauffer, l’escalade est devenue une espèce de canyonisme à l’envers, où on devait lutter dans les fissures (larges !) contre de vraies cascades.


La partie supérieure de la Muraille des Etançons, au-dessus de la Banquette des Autrichiens. Le Doigt de Dieu, c’est le plus pointu !

Ça s’est calmé dans la partie supérieure où on a pu sécher. C’était fantastiquement beau, mais qu’est-ce que c’était dur ! Je crois que je n’avais jamais rien vu d’à la fois aussi raide et aussi exposé : il y avait le raide du Vercors, mais sans l’assurage. Je revois Jean-Louis franchissant une bande hyper délicate de rocher noir 30 mètres au-dessus du relais, sans le moindre assurage intermédiaire. Quant à l’édifice terminal – nom de Zeus ! C’est qu’il faut y aller voir pour comprendre. Le plus marrant c’est qu’on arrive finalement à s’y faufiler assez bien. Mais quand on sort de là, c’est vraiment ex abrupto. Cette ascension avait été une orgie jubilatoire. Et cette fois, j’avais gagné mes galons.

 

On a couché à l’Aigle (ma première nuit à l’Aigle !), puis le lendemain on a passé le Serret du Savon et la Brèche, porter la bonne nouvelle à Walter. Là, il s’était passé quelque chose.

3 réponses to “La Meije et moi, acte III

  • Décidement, il semblerait que vous ayez les mêmes goûts en matière d’automobile que mon pére! Je crois bien (mais ça reste à vérifier)avoir mis les pieds dans une simca 1000, bien que je sois trop jeune pour m’en souvenir.
    En tout cas, c’est toujours aussi intéressant de lire vos aventures.

  • Ah, la Simca 100 ! Elle avait appris par coeur les routes de l’Oisans, et comme c’était une survireuse (moteur et roues motrices à l’arrière)et que je ne conduisais pas très lentement, elle escaladait même les talus de la route de La Bérarde !

  • J’ai appris ta disparition il y a qq semaines. Et je découvre seulement aujourd’hui ton blog.
    J’aurais voulu parler du bouquin d’Isselin, sur ma table de nuit depuis que j’ai 13 ans. J’en ai 40 de plus aujourd’hui et je me tais.

    Respect.

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